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La Chine a-t-elle « étouffé » la voie de l'industrialisation des autres nations asiatiques ?

le Quotidien du Peuple en ligne 15.09.2026 13h29

Récemment, un universitaire occidental a publié un commentaire dans le journal singapourien The Straits Times, soutenant que la Chine a perturbé le « modèle du vol d'oies sauvages » (ou modèle des « oies en formation »), un schéma selon lequel les nations développées transfèrent les industries à forte intensité de main-d'œuvre vers les pays en développement tardif. L'article affirme qu'en conservant des industries bas de gamme ou de milieu de gamme tout en s'imposant simultanément dans les secteurs haut de gamme, la Chine a entravé le processus d'industrialisation des autres pays asiatiques. Ce texte invoque la théorie dite de « l'étouffement par la Chine » (China Squeeze), dépeignant la Chine comme un « mastodonte économique » qui accapare les bénéfices sans laisser de place aux autres.

Le « modèle du vol d'oies sauvages » est une théorie proposée par l'économiste japonais Kaname Akamatsu en 1932. Elle compare le développement économique régional à la formation en « V » des oies migratrices : l'oie de tête (une nation développée) transfère des industries et des technologies matures aux oies qui la suivent (des nations en développement tardif), favorisant ainsi une division du travail échelonnée et une montée en gamme industrielle à travers la région. Cette théorie a acquis une large reconnaissance suite à l'essor du Japon et des « quatre dragons asiatiques » (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour) après la Seconde Guerre mondiale. Récemment, certains universitaires occidentaux ont utilisé ce modèle pour analyser le paysage industriel asiatique, qualifiant le fait que la Chine ne se soit pas immédiatement et totalement retirée des industries matures bas de gamme de « rupture » du modèle, et affirmant en outre que la Chine « domine le bas et le milieu de gamme tout en monopolisant le haut de gamme ».

En réalité, l'examen de la croissance récente de diverses nations asiatiques rend cet argument infondé. Si la Chine « étouffait » véritablement le développement de ses voisins, on s'attendrait à observer un recul de la part du secteur manufacturier et un ralentissement de la croissance des exportations dans ces pays. Or, les faits suggèrent exactement le contraire. Les exportations manufacturières des nations asiatiques en développement tardif, telles que le Vietnam, le Cambodge et le Bangladesh, connaissent une croissance globale et rapide. En 2025, le Vietnam a enregistré une croissance de son PIB de 8,02 %, la valeur ajoutée manufacturière représentant 24,53 % de son PIB ; de même, l'industrie manufacturière a été un moteur essentiel de la croissance du PIB de l'Indonésie (5,11 %) cette année-là. Par ailleurs, le secteur manufacturier représente 22,1 % du PIB de la Malaisie, un chiffre supérieur à la moyenne mondiale. Le Cambodge a enregistré une hausse de 16,88 % de ses exportations d'habillement en 2025, affichant ainsi le taux de croissance le plus rapide parmi les principaux exportateurs asiatiques du secteur. Au vu des performances industrielles réelles de ces pays, rien n'indique qu'ils soient « étouffés » par la concurrence.

Un autre fait est souvent négligé : le secteur manufacturier chinois tisse des liens profonds avec d'autres nations selon des modalités inédites. En tant que premier producteur mondial de matières premières textiles, de composants pour chaussures et d'accessoires, la Chine conserve une part importante des exportations de ces éléments vers les pays à revenu faible ou intermédiaire. Les tissus utilisés dans les usines de confection vietnamiennes proviennent de la province du Zhejiang (est de la Chine), les semelles des usines de chaussures bangladaises de la province du Fujian (sud-est de la Chine), tandis que les fermetures éclair pour les usines de sacs à dos cambodgiennes sont sourcées à Yiwu, le « supermarché du monde », situé dans la province du Zhejiang (est de la Chine)... Loin d'évincer les autres nations du processus d'industrialisation, la montée en gamme industrielle de la Chine a contribué à les intégrer dans un vaste réseau de production régional, leur offrant des opportunités sans précédent de participer à la division internationale du travail.

Au sein de cette chaîne de production et d'approvisionnement asiatique, la Chine n'agit pas comme un facteur d'éviction, mais comme un catalyseur. En 2025, la valeur totale des échanges commerciaux entre la Chine et l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) a atteint 7 550 milliards de yuans, soit une hausse de 8,0 % d'une année sur l'autre, marquant la cinquième année consécutive où ils figurent mutuellement comme premiers partenaires commerciaux. Il convient de noter que les échanges de biens intermédiaires ont représenté plus de 60 % de ce total ; cela signifie qu'à mesure que les pays de l'ASEAN développent leur secteur manufacturier, ils importent de Chine de grandes quantités de matières premières, de composants et de produits semi-finis. Une division du travail claire s'est ainsi établie : la Chine fournit les biens intermédiaires, l'ASEAN assure la transformation et l'assemblage, et les produits finis sont commercialisés à l'échelle mondiale. Parallèlement, les entreprises chinoises qui implantent des usines dans les pays de l'ASEAN apportent capitaux, technologies, expertise en gestion et infrastructures logistiques de soutien, autant d'éléments essentiels au développement économique et à la montée en gamme industrielle des nations en rattrapage.

Présenter le développement de la Chine comme un « obstacle » pour ses voisins relève d'une logique du « jeu à somme nulle ». Cette perspective suppose que le « gâteau » de l'industrialisation mondiale a une taille fixe, impliquant que si une économie en capte une part plus importante, les autres doivent se contenter de moins. En réalité, la montée en gamme industrielle de la Chine ne cesse d'agrandir ce gâteau : la Chine a besoin d'importer davantage de ressources, de produits agricoles et de biens manufacturés de base en provenance de l'ASEAN ; les entreprises chinoises qui s'implantent à l'étranger ont recours à des services de soutien et à une main-d'œuvre locaux ; et les consommateurs chinois sont en quête de davantage de biens et de services venus de toute l'Asie. La croissance soutenue des exportations de l'ASEAN vers la Chine témoigne clairement de l'immense demande générée par cette transformation industrielle chinoise.

À l'inverse, si une nation asiatique se laissait induire en erreur par le discours d'une Chine qui « évincerait » ses partenaires, ou si elle choisissait délibérément de se détourner de la Chine, qui est pourtant son principal fournisseur de biens intermédiaires, une source majeure d'investissements et un marché de proximité, il en résulterait inévitablement une hausse des coûts de production et une perte de compétitivité. Les nations asiatiques en ont parfaitement conscience : loin de rejeter la coopération avec la Chine, elles s'inscrivent activement dans le cadre du Partenariat économique régional global (RCEP) et renforcent leurs liens économiques et commerciaux avec elle. Ces pays ont compris qu'une intégration poussée avec la Chine, qui dispose du plus vaste système manufacturier au monde, constitue un raccourci vers l'industrialisation plutôt qu'un obstacle.

(Web editor: Ying Xie, Yishuang Liu)