- Plus
Du carreau au verre, le savoir-faire chinois se transmet en Afrique
La presse absorbe la poudre minérale sans interruption. Quelques instants plus tard, des carreaux encore bruts apparaissent sur le convoyeur. Malick Ndao en saisit un, en examine les contours, puis se tourne vers un opérateur pour lui donner quelques indications.
Dans cet atelier de pressage, le Sénégalais de 37 ans connaît désormais les machines, leurs réglages et les défauts susceptibles d'apparaître sur les carreaux. Il y a sept ans pourtant, il ne se tenait pas encore aux commandes : il était interprète.
L'usine où il travaille se trouve à Sindia, dans la région de Thiès, à plus de 70km de Dakar. Construite grâce à un investissement du groupe chinois Guangdong Twyford International, elle transforme des matières premières minérales en carrelage destiné aux murs, aux sols et aux façades.
De la préparation des matières premières jusqu'aux entrepôts de produits finis, le parcours industriel s'étire sur plus d'un kilomètre. Pressage, émaillage, impression, cuisson, tri, emballage : les carreaux prennent forme au fil des ateliers.
Lorsque Malick Ndao a rejoint Twyford Sénégal en 2019, sa tâche consistait essentiellement à faciliter les échanges entre les employés chinois et sénégalais.
"Je ne savais pas changer les moules, effectuer les vérifications ou procéder à un changement de production", se souvient-il.
Les techniciens chinois lui ont appris à contrôler les moules, le compresseur et le dispositif d'alimentation de la presse, mais aussi à reconnaître les défauts d'un carreau et à en rechercher la cause. La formation s'est déroulée au rythme de la production, en observant, en essayant et parfois en recommençant.
Aujourd'hui, l'ancien interprète est superviseur de l'atelier de pressage et dirige une équipe pouvant compter plus de 20 personnes.
"Avant, ce que je connaissais était surtout théorique. Ici, je suis pleinement dans la pratique et dans la production des carreaux", explique-t-il. "J'y ai acquis un capital d'expérience, mais aussi des moyens qui m'aident à subvenir aux besoins de ma famille".
Ce changement de métier se lit aussi dans la manière dont il regarde les produits qui quittent l'usine.
"Quand je vois les carreaux sortir de notre usine et porter le nom du Sénégal, c'est une très grande fierté", confie-t-il.
Un peu plus loin, dans l'atelier d'émaillage et d'impression numérique, Sandjiry Ba surveille les motifs qui défilent sous ses yeux. Il vérifie la netteté de l'impression, le fonctionnement des équipements et l'état de la ligne. Une ligne blanche, une goutte d'encre ou une pompe défaillante peut altérer toute une série de carreaux.
Agé de 32 ans, il est arrivé dans l'usine en avril 2022 comme adjoint au chef d'équipe. Les techniciens chinois lui ont progressivement appris à changer de modèle, traiter les défauts d'impression, remplacer les pompes et les filtres et entretenir les équipements.
Il est aujourd'hui chef d'équipe. Il doit veiller à la production, à la qualité, aux machines, à la sécurité et à l'organisation du personnel.
"Les techniciens chinois m'ont encadré et m'ont permis d'évoluer", dit-il. "Comme on l'a fait pour moi, c'est maintenant à mon tour d'encadrer et d'accompagner les nouveaux arrivants".
Il pense en particulier aux jeunes Sénégalais fraîchement sortis d'école, qui connaissent parfois les principes techniques mais n'ont encore jamais travaillé sur une ligne industrielle.
Cette transmission a progressivement modifié la composition de l'encadrement des ateliers. Selon Zhou Niuqing, responsable des lignes d'émaillage, tous les chefs d'équipe étaient des Chinois au démarrage de l'usine. Les lignes associées aux trois fours et les unités d'impression numérique comptent désormais 18 chefs d'équipe sénégalais.
Les tâches quotidiennes de production, le contrôle de la qualité et une grande partie de la gestion des équipes sont ainsi passés entre les mains du personnel local. Des ouvriers devenus techniciens forment à leur tour les nouveaux employés.
L'usine de Sindia, créée en 2017 et entrée en production en juillet 2019, dispose aujourd'hui de trois unités de production. Selon l'entreprise, sa capacité annuelle atteint 33,5 millions de mètres carrés de carrelage.
Avant son implantation, les carreaux consommés au Sénégal provenaient presque entièrement de l'étranger, indique Cheikh Boucounta Diop, directeur commercial de l'usine.
"Lorsqu'on importait un conteneur, il fallait attendre six à huit semaines", explique-t-il. "Maintenant, les produits sont disponibles sur place et distribués à travers un réseau de revendeurs au Sénégal."
Les carreaux fabriqués à Sindia sont également exportés vers la Mauritanie, la Gambie, le Cap-Vert et d'autres marchés ouest-africains.
La production repose en grande partie sur des ressources minérales extraites au Sénégal, notamment dans les régions de Kédougou, Tambacounda et Thiès, selon la direction de l'usine. Plus d'une vingtaine de transporteurs locaux participent à leur acheminement. La distribution, la restauration, l'emballage et différents services liés au fonctionnement du site prolongent cette activité au-delà des murs de la fabrique.
Au 31 juillet, l'usine comptait 1.892 emplois permanents, dont 77% sous contrat direct, le reste relevant de prestataires employés sur la durée, selon les données communiquées par sa direction des ressources humaines.
L'entreprise travaille également avec des établissements d'enseignement afin d'accueillir de jeunes stagiaires, de les former, puis de les intégrer à la production ou à d'autres services. Certains occupent désormais des postes auparavant confiés principalement à des employés chinois.
Ces parcours individuels éclairent l'un des défis de l'industrialisation africaine : installer des usines ne suffit pas. Il faut aussi former les personnes capables de faire fonctionner les machines, de les entretenir et, un jour, d'en former d'autres.
Selon un rapport publié cette année par la Banque africaine de développement, la valeur ajoutée manufacturière de l'Afrique est passée de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards de dollars en 2025. La part du continent dans la production manufacturière mondiale et dans les exportations de produits manufacturés reste toutefois modeste.
Le même effort d'ancrage industriel est visible en Afrique de l'Est.
A Mkuranga, au sud de Dar es-Salam, du sable siliceux, du feldspath, de la dolomie et du calcaire provenant de différentes régions de Tanzanie alimentent les usines de verre de Twyford. Le gaz naturel utilisé dans la production est lui aussi Tanzanien. D'après l'entreprise, plus de 90% des matières premières et de l'énergie nécessaires sont achetées localement.
Twyford exploite en Tanzanie deux usines de verre et une usine de céramique. Ces sites emploient plus de 2.000 personnes, dont plus de 90% sont Tanzaniens. Les deux sites disposent d'une capacité de production annuelle cumulée d'environ 400.000 tonnes et approvisionnent des marchés africains, mais aussi le Moyen-Orient, l'Europe et les Amériques.
Wan Guanru, responsable électromécanique des verreries, se rappelle qu'au début des travaux, certains employés locaux ne maîtrisaient pas encore les bases de la soudure ni le maniement des équipements industriels modernes.
Aujourd'hui, des techniciens tanzaniens assurent de manière autonome le traitement des matières premières, la découpe du verre, le contrôle des produits finis ainsi qu'une partie de la maintenance électromécanique. Près d'un millier d'ouvriers spécialisés ont été formés ces dernières années, selon l'entreprise.
Lorsque Kibacha Msangi est entré à l'usine en 2024, il ne maîtrisait pas encore la soudure ordinaire. Les techniciens chinois ont commencé par lui enseigner les bases de la soudure et de l'ajustage, avant de passer à la lecture des plans, au montage mécanique et aux systèmes hydrauliques et pneumatiques.
Il peut désormais inspecter les équipements, assurer leur entretien courant et diagnostiquer les pannes les plus fréquentes. Devenu responsable d'une équipe locale du département électromécanique, il conduit à son tour ses collègues à travers les installations.
A Sindia comme à Mkuranga, les lignes de production tournent tous les jours. Les carreaux habillent des maisons; les pavés de verre deviennent fenêtres, vitrines ou façades. Derrière ces objets familiers se trouvent aussi des gestes techniques appris, répétés, puis transmis.

