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La France et l'Allemagne sont elles-mêmes en train de tourner le dos au libre-échange

le Quotidien du Peuple en ligne 09.10.2026 14h45

Selon la presse, la France et l'Allemagne ont soumis le 5 octobre un document informel à la Commission européenne préconisant un renforcement des mesures de défense commerciale de l'Union européenne. Elles ont proposé d'octroyer à la Commission de nouveaux pouvoirs pour restreindre, voire révoquer, l'accès au marché unique européen aux pays accusés de « perturber les relations commerciales », ainsi que pour mettre en place des mécanismes visant à réduire la dépendance des chaînes d'approvisionnement. Bien que le document ne mentionne pas explicitement la Chine, tout observateur averti comprend aisément qui est visé.

Cette initiative conjointe de la France et de l'Allemagne, les « deux moteurs » du bloc, entraîne l'Europe sur la voie erronée du protectionnisme. En abandonnant ainsi le libre-échange, principe défendu depuis plus d'un demi-siècle, la France et l'Allemagne trahissent et renient leurs propres valeurs. L'Europe est le berceau des concepts modernes de libre-échange et le principal architecte du système commercial multilatéral d'après-guerre. De l'union douanière au marché unique, en passant par les cycles successifs de négociations multilatérales et la circulation mondiale de l'euro, l'ouverture a toujours été le fondement de la prospérité économique de l'Europe. L'excédent commercial de l'Union européenne en matière de biens a atteint 128 milliards d'euros en 2025 ; pas plus tard qu'en juin, le chancelier allemand Friedrich Merz déclarait au Bundestag qu'un « commerce mondial équitable et ouvert a davantage profité à l'Europe qu'à tout autre continent ». Pourtant, à peine quatre mois plus tard, il a signé un document conjoint affirmant que « les instruments de protection commerciale existants ne suffisent plus ». Les règles sont adoptées lorsqu'elles sont opportunes et rejetées dans le cas contraire — traitées comme de simples outils à utiliser au gré des besoins —, une pratique qui sape la crédibilité même de l'Europe.

L'Union européenne passe du statut de victime de l'unilatéralisme à celui d'acteur adoptant les mêmes pratiques qu'elle combattait autrefois. En 1998, la Communauté européenne avait contesté devant l'Organisation mondiale du commerce la conformité des mesures américaines dites « Section 301 », insistant sur le fait que les représailles unilatérales devaient être soumises à une autorisation multilatérale ; cette affaire demeure un précédent majeur dans la lutte contre l'unilatéralisme. Vingt-huit ans plus tard, le plaignant d'origine a commencé à élaborer sa propre version européenne de la « Section 301 ». En recourant au mécanisme de la « majorité qualifiée inversée » qui permet aux mesures restrictives de la Commission européenne d'entrer en vigueur par défaut, à moins que les États membres ne parviennent à réunir suffisamment de voix pour les bloquer, l'Allemagne brandit sans vergogne ce que les responsables qualifient d'« arme de seconde frappe » pour contrer l'escalade des tensions commerciales. En violant la règle d'or selon laquelle il ne faut pas faire à autrui ce que l'on ne voudrait pas voir subir soi-même, l'Europe ternit l'image qu'elle revendique de « défenseur du multilatéralisme » en transformant en arme une politique à laquelle elle s'opposait autrefois.

Le virage protectionniste amorcé par la France et l'Allemagne consiste essentiellement à présenter leurs propres dilemmes structurels comme des « menaces extérieures ». La flambée des prix de l'énergie, le poids des contraintes réglementaires et la lenteur des cycles d'innovation sont les véritables causes sous-jacentes du déclin de la compétitivité industrielle européenne. En Allemagne, les enquêtes montrent que le moral des petites et moyennes entreprises (PME) en matière d'investissement est tombé à son niveau le plus bas depuis le début des relevés en 1995. Rejeter sur autrui la responsabilité de l'absence de réformes internes nécessaires et recourir à des barrières commerciales pour compenser la perte d'avantages en termes de coûts relève moins d'une « prise de conscience » que d'une stratégie d'évitement. La mutation de l'Allemagne, qui passe du rôle de « frein » aux mesures commerciales radicales contre la Chine à celui de « moteur » de ces mêmes mesures, témoigne d'une tentative de soigner un mal interne par un remède externe : un refus d'affronter directement ses propres problèmes.

En fin de compte, la facture du protectionnisme est réglée par ceux qui l'instaurent. Une enquête récente de la Chambre de commerce allemande en Chine a révélé qu'environ 33 % des entreprises interrogées estiment que leurs activités en Chine seraient considérablement affectées si les négociations commerciales entre l'Union européenne et la Chine n'aboutissaient pas à des résultats concrets. Parallèlement, les ventes de cognac français ont chuté, passant de 230 millions de bouteilles en 2023 à 140 millions, une conséquence directe des mesures de rétorsion déclenchées par l'imposition par le bloc de droits de douane sur les véhicules électriques chinois. L'exemple édifiant des droits de douane américains au titre de la « Section 301 » est tout aussi éloquent : les importateurs en ont supporté la quasi-totalité du coût, tandis que la croissance de la production des secteurs protégés est restée négligeable. On peut certes imposer des droits de douane aux autres, mais c'est soi-même qui en paie le prix. Entreprises allemandes, domaines viticoles français et consommateurs européens verront tous leur nom figurer sur cette facture.

La balle est dans le camp de l'Union européenne ; la voie à suivre passe par la table des négociations, et non par l'arsenal des mesures restrictives. Les chaînes industrielles et d'approvisionnement de la Chine et du bloc sont profondément imbriquées, et leur relation économique et commerciale repose fondamentalement sur le bénéfice mutuel. L'interdépendance entre la Chine et l'Union européenne ne constitue pas un risque, pas plus que la convergence de leurs intérêts ne représente une menace ; une coopération ouverte est la voie à suivre pour le développement. Alors que le commissaire européen au Commerce, M. Šefčovič, doit se rendre en Chine et que des consultations sur le commerce et les investissements sont en cours, la porte du dialogue reste ouverte. Il est à espérer que la France et l'Allemagne, en tant que grandes économies mondiales, défendront la coopération ouverte et le libre-échange, respecteront les règles de l'OMC et s'abstiendront d'encourager l'Union européenne à recourir fréquemment à des mesures protectionnistes, sans parler de la politisation des questions économiques et commerciales ou de l'extension abusive du concept de sécurité. Le protectionnisme ne saurait renforcer la compétitivité, et le « découplage » ou la rupture des chaînes d'approvisionnement nuisent aux autres sans profiter à soi-même ; s'engager dans la mauvaise voie et de la mauvaise manière finira par se retourner contre leurs auteurs.

(Web editor: Qianqian Wu, Yishuang Liu)